L'adaptation climatique française face au mur budgétaire : le paradoxe forestier
Quand les crises passent, les budgets disparaissent
Après quatre années de montée en charge (2020-2024), le financement public de l'adaptation au changement climatique en France marque brutalement le pas. C'est l'un des constats majeurs du rapport d'I4CE publié en septembre 2025, "Adapter la France à +4°C : moyens, besoins, financements". Et nulle part cette contradiction n'est aussi visible que dans la politique forestière française.
Le paradoxe est frappant : alors que le Plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC3) multiplie les mesures et que les épisodes climatiques extrêmes s'intensifient, les moyens alloués s'effondrent. Entre les lois de finances initiales 2024 et 2025, les autorisations d'engagement ont été réduits de 50 %. Les dispositifs phares du quinquennat – MaPrimeRénov', Fonds Vert, Plan Eau – sont gelés ou menacés.

La forêt française, révélateur d'une impasse
Le secteur forestier illustre parfaitement cette impasse. Les dépenses publiques annuelles consacrées à la filière forêt-bois s'élèvent à 1,45 milliard d'euros, dont 816 millions d'euros de crédits budgétaires nationaux. Pourtant, les besoins identifiés dépassent largement ces montants.
Selon le rapport Objectif Forêt du Conseil supérieur de la forêt et du bois, rien que pour les peuplements déjà sinistrés ou dépérissants, il faudrait intervenir sur 1,2 million d'hectares d'ici 10 ans. Le coût estimé ? Entre 3,4 et 4,2 milliards d'euros sur la décennie – soit trois fois le budget actuel.
Les opérateurs publics suffoquent. L'Office national des forêts (ONF) fait face à une "trajectoire financière non soutenable" selon la Cour des comptes, qui estime ses besoins à 350 millions d'euros en 2027, contre 285 millions en 2023. Du côté de la forêt privée, le Centre national de la propriété forestière (CNPF) a perdu 12 % de ses effectifs en douze ans. En région Sud, 22 agents doivent suivre 840 000 hectares et 350 000 propriétaires.

Une politique qui réagit plutôt qu'elle n'anticipe
L'analyse d'I4CE révèle un schéma répétitif : les moyens sont débloqués après les crises, jamais avant. Après les tempêtes Lothar et Martin de 1999, les gestionnaires électriques se sont dotés de capacités d'analyse climatique. L'épiphytie de scolytes (2018-2020) a déclenché une mobilisation collective sur l'adaptation forestière. L'été caniculaire de 2022 a donné naissance à une enveloppe de 500 millions d'euros pour la "renaturation" des villes.
Le rapport note toutefois que ces crises ne déclenchent pas que des réponses d'urgence. Elles "amènent à réinterroger et réévaluer plus durablement les dispositifs en place". Le Plan Eau, né de la sécheresse de 2022, se veut ainsi un plan de sécurisation à long terme. Les aides au reboisement ne concernent plus seulement les peuplements ravagés mais aussi ceux considérés comme "vulnérables".
Reste que cette logique de rattrapage permanent empêche toute véritable anticipation. Comme le souligne I4CE, le PNACC3 encourage pourtant le développement d'une "capacité d'anticipation" à travers des études prospectives et une meilleure cohérence avec les trajectoires de réchauffement de référence.

Adapter les solutions aux situations : entre débat et pragmatisme
Au-delà des chiffres, c'est toute la stratégie d'adaptation qui fait débat. Les cahiers des charges des aides forestières ont été modifiés plusieurs fois et suscitent toujours "des tensions". Certains acteurs, dont France Nature Environnement, alertent sur le risque de maladaptation des plantations en plein – les plus coûteuses – qui impliquent des "travaux lourds avec un caractère sans retour".
Cette critique mérite néanmoins d'être nuancée. Les plantations en plein restent nécessaires dans certains cas : forêts très dégradées par un dépérissement intense, zones ravagées par des incendies ou des tempêtes où la régénération naturelle est compromise. L'enjeu n'est pas d'opposer les méthodes mais d'adapter la solution à chaque situation.
C'est précisément cette approche différenciée que développent des acteurs comme Atmosylva, qui propose des projets de reforestation adaptés au contexte : plantations en enrichissement ou sous couvert forestier lorsque le dépérissement reste localisé (évitant ainsi la coupe rase), expérimentations pour tester de nouvelles essences face au changement climatique, ou plantations complètes uniquement quand la situation l'exige.
Le Label Bas-Carbone, référence pour les projets de reforestation, a d'ailleurs considérablement renforcé ses exigences : seuils stricts pour les taux de dépérissement acceptables, obligation de diversification des essences. Des garde-fous qui rejoignent les pratiques qu'Atmosylva appliquait déjà dans son cahier des charges avant même ces nouvelles règles.

Le financement privé, levier indispensable face au désengagement public
Face à l'insuffisance chronique et croissante des financements publics, le financement privé devient un levier indispensable. Les 3,4 à 4,2 milliards d'euros nécessaires sur dix ans ne concernent que les peuplements déjà en difficulté, sans même intégrer les interventions proactives sur les forêts "vulnérables" que le PNACC3 appelle pourtant de ses vœux. Les moyens publics seuls ne suffiront pas.
Des mécanismes comme le sponsoring de projets forestiers permettent de mobiliser la société civile et les acteurs économiques pour financer les services écosystémiques rendus par les forêts : stockage carbone, préservation de la biodiversité, régulation du cycle de l'eau, protection contre l'érosion. Ces services profitent à tous mais nécessitent des investissements que l'État ne peut plus assumer seul.
Cette contribution privée n'est pas une option mais une nécessité pour accompagner les porteurs de projets et passer à l'échelle. Elle permet de créer un cercle vertueux : les entreprises et citoyens participent au financement de l'adaptation forestière, tout en valorisant leur engagement environnemental. Les propriétaires forestiers bénéficient d'un soutien pour adapter leurs peuplements. La collectivité profite de forêts plus résilientes face au changement climatique.
L'horizon 2026 s'assombrit
Le rapport d'I4CE ne laisse planer aucun doute sur la tendance : "Les premières discussions engagées dans le cadre de la préparation du budget 2026 ne laissent pas entrevoir d'amélioration à court terme."
Les signaux sont inquiétants. MaPrimeRénov' a été gelée durant l'été. Les trajectoires de financement contractualisées avec certains opérateurs sont revues à la baisse. Des hypothèses de fusion ou de réorganisation d'opérateurs circulent, "dont les moyens humains et techniques sont pourtant essentiels".
La suspension du dispositif France Nation Verte, conséquence du report du vote du budget, symbolise cette impasse. Après l'élan de la relance post-Covid, la France semble renoncer à se donner les moyens de son adaptation.
Le cas forestier est emblématique : entre reconnaissance du problème et refus d'investir massivement, entre volonté d'anticipation et logique perpétuelle de rattrapage, la politique d'adaptation française navigue à vue. Pendant ce temps, les forêts dépérissent et les factures futures s'accumulent. La mobilisation du financement privé et de la société civile n'est plus une option mais une urgence pour compléter les moyens publics défaillants et préserver les services écosystémiques dont nous dépendons tous.
Article rédigé à partir du rapport I4CE (septembre 2025) "Adapter la France à +4°C : moyens, besoins, financements" et des sources citées dans le document : Sénat (Klinger et Lurel, 2024), Conseil supérieur de la forêt et du bois (rapport Objectif Forêt, 2023), Cour des comptes (2024), France Nature Environnement et al. (2023), Gouvernement français (2022-2023).
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