Feux 2026 : ce qui rend une forêt inflammable
Une saison de feux hors norme
Au 27 juillet 2026, près de 68 000 hectares avaient brûlé en France selon Effis, le système européen d'information sur les feux de forêt. L'année 2022, jusqu'ici la référence, avait totalisé 66 300 hectares sur douze mois entiers. Ce que révèle cette saison, c'est qu'une forêt devient inflammable bien avant l'étincelle, sous l'effet de la sécheresse des sols et de l'état des peuplements.
Deux faits marquent l'année :
Le 9 juillet, 59 départements étaient classés en danger de feux élevé à très élevé par Météo-France. Le maximum observé auparavant était de 29 départements, en 2025.
- La géographie s'est élargie. Fontainebleau, la Drôme, le Var, la Corse, mais aussi la Gironde et les Landes. Historiquement, 75 % des surfaces brûlées en France se concentrent en région méditerranéenne.
Neuf départs de feu sur dix sont d'origine humaine, et la prévention reste le levier le plus efficace à court terme.
Mais une étincelle ne produit un incendie que si la végétation est en état de brûler. C'est cette question que nous traitons ici : qu'est-ce qui crée un contexte propice aux incendies, en amont du déclenchement ?
I. Les facteurs qui rendent une forêt inflammable
Trois familles de facteurs entrent en jeu, avec des marges d'action très différentes.
| Facteur | Statut |
|---|---|
| Climat | Origine humaine établie. Levier collectif, temps long. |
| Station forestière | Sol, exposition, relief. Données naturelles, non modifiables. |
| Peuplement | Composition et structure. Marges d'adaptation réelles, sous contrainte. |
1.1 Des sols historiquement secs
Météo-France produit le SWI (Soil Wetness Index), qui mesure l'humidité des sols de façon homogène sur le territoire : 0 pour un sol totalement sec, 1 pour un sol saturé, 0,4 comme seuil de sécheresse. Les données remontent à 1958.
L'agrométéorologue Serge Zaka (AgroClimat2050) a exploité cette base pour 2026. Trois constats :
- Juillet 2026 a battu un record. Aucun mois de juillet depuis le début des mesures n'avait présenté des sols aussi secs à l'échelle nationale.
- Le cœur de la sécheresse s'est déplacé. Un axe traversant le pays du Sud-Ouest au Nord-Est concentre les valeurs les plus basses, en dehors des zones méditerranéennes habituelles.
- Les écarts régionaux se creusent. Depuis 1970, la sévérité des sécheresses progresse nettement sur le pourtour méditerranéen. La Bretagne reste jusqu'ici relativement préservée.
Trois mécanismes expliquent cette évolution :
des étés plus secs,
une demande en eau de l'atmosphère accrue par la chaleur,
des pluies plus concentrées qui ruissellent au lieu de pénétrer dans le sol. Il ne pleut pas forcément moins, mais l'eau reconstitue moins bien les réserves.
1.2 La sécheresse éclair, un mécanisme documenté

Le Département de la santé des forêts (DSF) a publié en juillet 2026 une note technique sur les impacts de la canicule de juin. Elle retrace l'enchaînement de l'année :
- Un mois de mai pluvieux avait ramené les sols près de la normale.
- La vague de chaleur du 21 au 30 mai les a asséchés brutalement.
- Au 1er juin, l'humidité des sols correspondait à un niveau habituellement observé en juillet. Dans la région de Tours, le seuil de déficit hydrique était franchi trois semaines plus tôt que la normale.
- L'épisode caniculaire du 22 au 27 juin a porté les températures au-delà de 40 °C sur l'ouest du pays.
On parle de sécheresse éclair (ou « effet sèche-cheveux ») quand trois conditions se combinent :
| Paramètre | Seuil |
|---|---|
| Température | > 35 °C |
| Humidité de l'air | < 30 % |
| Vent | > 7 m/s (25 km/h) |
L'air « aspire » alors l'eau des végétaux beaucoup plus vite que d'ordinaire, et les tissus se dessèchent directement, sans que le sol puisse compenser.
Le DSF relève que ces seuils sont quasi identiques à ceux de la DFCI pour évaluer le risque de feu, la « règle des trois 30 » : plus de 30 °C, moins de 30 % d'humidité, plus de 30 km/h de vent.
1.3 Station et peuplement : pourquoi deux forêts ne réagissent pas pareil
À météo équivalente, les écarts se jouent sur cinq paramètres.
Liés à la station :
- La réserve en eau du sol. Quantité d'eau que le sol peut stocker et restituer aux arbres. Un sol superficiel sur roche se vide vite ; un sol profond offre plusieurs semaines d'autonomie. Le DSF la modélise avec l'outil Biljou® de l'INRAE

- Les conditions locales. Exposition, pente, altitude, proximité d'un cours d'eau. Un versant sud venté ne se comporte pas comme un fond de vallon.
Liés au peuplement :
- La profondeur d'enracinement. Le DSF alerte sur les plantations de moins de 5 ans : si l'assèchement superficiel se prolonge, le risque de mortalité est fort, l'enracinement n'étant pas assez développé pour atteindre l'eau en profondeur.
- La circulation de l'eau dans l'arbre. L'eau monte en colonne continue des racines aux feuilles. Sous trop forte tension, cette colonne se rompt : c'est l'embolie. L'INRAE modélise ce risque avec l'Indicateur de Stress Forestier, qui signalait fin juin 2026 des situations tendues en Pays de la Loire, Centre-Val de Loire, Auvergne et Grand Est.

- La composition et l'état sanitaire. Les Indicateurs de gestion durable (Observatoire des forêts françaises, juillet 2026) montrent une diversité moyenne correcte, 5,2 essences par placette, mais une forte concentration nationale : la moitié du volume feuillus est constituée de chênes, et 80 % du volume résineux repose sur cinq essences.
L'état sanitaire préalable pèse lourd. La mortalité annuelle est passée de 8,5 à 15,2 millions de m³ entre 2005-2012 et 2014-2022, soit + 125 % en dix ans. La part de feuillus en déficit sévère de feuillage est passée de 2,2 % (1997) à 15,3 % (2025).
II. La conséquence : une combustibilité qui gagne du terrain
C'est l'observation la plus déterminante de la note du DSF :
Le dessèchement du feuillage dû à la sécheresse éclair, en plus de celui de la strate herbacée, augmente la combustibilité des peuplements même feuillus.
Une chênaie ou une hêtraie, qui résiste normalement bien au feu grâce à son humidité interne et à son couvert, peut donc devenir combustible dans des conditions où elle ne l'était pas.
Tous les peuplements ne deviennent pas équivalents pour autant : une pinède méditerranéenne reste structurellement plus inflammable. Mais l'écart se resserre quand les conditions extrêmes se généralisent, ce qui éclaire l'extension géographique observée en 2026.
Le DSF signale un effet différé : les arbres affaiblis deviennent vulnérables aux insectes secondaires (scolytes, agriles, buprestes), avec des mortalités possibles d'ici la fin de saison et une accumulation de bois mort sur pied.
III. Les choix forestiers pour limiter ce contexte propice
3.1 Gérer le dépérissement en cours
Le DSF formule trois recommandations immédiates.
Ne pas confondre réaction et dépérissement. Dessèchement des feuilles, rougissements, chute anticipée du feuillage sont souvent des mécanismes d'évitement : l'arbre sacrifie de la surface foliaire pour limiter ses pertes en eau. Ils « ne doivent pas être pris pour des mortalités ».
Faire poser un diagnostic par un correspondant-observateur du réseau ou tout autre professionnel forestier formé au diagnostic Deperis. Réagir trop vite mène à des décisions coûteuses et inutiles.
Reporter certaines coupes. Dans les peuplements stressés avec moins de 10 % de mortalité, différer les coupes évite un stress supplémentaire et maintient l'ambiance forestière, c'est-à-dire le microclimat créé par le couvert. Ce point rejoint directement la question des feux : un couvert continu conserve l'ombre et l'humidité au sol, et limite le dessèchement de la strate herbacée.
3.2 Concevoir des forêts pour le climat qui vient
Certains paramètres ne se subissent pas. Ils se travaillent, station par station. C'est l'objet des projets développés par Atmosylva.
Régénération par plantation. Diversifier les essences répartit le risque entre des espèces qui ne réagissent ni au même stress ni au même moment. Le choix se fait selon le sol, l'exposition et le climat projeté à 30-50 ans. La préparation du sol conditionne l'enracinement, donc l'accès à l'eau en période sèche.
Régénération naturelle accompagnée. Les semis déjà en place ont poussé dans les conditions locales et disposent d'un enracinement établi. Les dégager et les protéger coûte moins cher qu'une plantation, avec souvent de meilleurs résultats.
Conversion vers la futaie irrégulière à couvert continu (SMCC). Faire cohabiter des arbres d'âges et de tailles différents, sans jamais mettre le sol à nu, permet de :
- maintenir en permanence l'ombre et l'humidité au sol ;
- limiter l'évapotranspiration et le dessèchement de la strate herbacée ;
- conserver une régénération continue sous le couvert ;
- répartir le risque dans le temps plutôt que de le concentrer sur une coupe rase.
Projets de services écosystémiques. Au-delà du carbone, la régénération des forêts et la restauration des milieux aquatiques en forêt (cours d'eau, zones humides, ripisylves) sont finançables à l'hectare. Ces projets répondent à des enjeux de qualité de l'eau, de biodiversité et de régulation hydrique qui pèsent directement sur la résilience du massif.
Une forêt ne peut pas être rendue ininflammable. Mais entre un peuplement qui traverse un été comme celui de 2026 et un peuplement qui n'y survit pas, il y a une série de décisions techniques prises des années plus tôt.
Sources
- Effis (Système européen d'information sur les feux de forêt), relevés au 27 juillet 2026
- Météo-France, Météo des forêts, juillet 2026
- Département de la santé des forêts, DRAAF Centre-Val de Loire, Info technique n° 73, Épisode caniculaire juin 2026 : impacts possibles en forêt, juillet 2026
- Observatoire des forêts françaises (IGN), Indicateurs de gestion durable des forêts françaises, millésime 2025, juillet 2026
- Serge Zaka (AgroClimat2050), analyse des données SWI Météo-France Open Data, juillet 2026
- INRAE : outil Biljou® ; Indicateur de Stress Forestier (H. Cochard, travaux en cours)